Sur un cargo, la vie est trépidante. Les rares privilégiés qui accompagnent des conteneurs à travers les mers du globe s'en aperçoivent vite. Mais de quelle trépidation s'agit-il ? Comme les 33 autres cargos de la CMA-CGM qui reçoivent des passagers, le Fort-Sainte-Marie, transportant des bananes des Antilles à Dunkerque, est totalement organisé autour des 2 260 conteneurs - des "boîtes" dans le jargon -, qu'il a embarqués.
Il y en a partout sur ce géant : six niveaux dans les cales, six autres sur le pont, alignés sur plus de 30 mètres de haut. Du hublot de la cabine, dont elles peuvent barrer la vue, de la piscine, de la salle à manger ou de la passerelle, qui, seule, les domine, où que porte le regard, il tombe sur des boîtes métalliques bleues, blanches, marron ou grises. Et si l'on n'en voit pas de la bibliothèque, c'est que la pièce est aveugle.
Tous ces lieux de vie sont placés dans le château, coincé entre deux murs de conteneurs renfermant, à 80 %, de la banane, mais aussi du rhum, des caisses de déménagement, des déchets à recycler, des boîtes vides...
Ici, on parle de rotation, pas de croisière. Sur les six niveaux du château, du deck A au deck F, au-dessus duquel se trouve la passerelle de commandement, les passagers vivent avec l'équipage franco-roumain, une vingtaine d'hommes et deux femmes, dirigés par le commandant Dominique Masson.
Mais qui sont ces passagers, étranges voyageurs préférant le cargo à l'avion de ligne, au mépris de la vitesse ? La littérature promotionnelle de la compagnie évoque "des écrivains, des artistes peintres, des passionnés de la mer, mais aussi des anciens de la marine marchande, ceux qui veulent s'évader du monde terrestre pour écrire une thèse ou pour faire le vide dans leur vie". De fait, c'est essentiellement avec eux-mêmes qu'ils vont cohabiter. Ce sont des contemplatifs militants ou des hyperactifs en cure de désintoxication.
Ici, le temps n'a plus la même dimension. Entre Fort-de-France et Dunkerque, la route choisie est l'orthodromie, la voie la plus courte : 6 952 kilomètres, de quai à quai. A parcourir en huit jours. Sans occupation pressante, la principale tentation est de regarder la mer et le ciel, de laisser divaguer ses pensées au gré des vagues, des nuages et, la nuit venue, des étoiles. Sur un cargo, on s'isole facilement, sans le mysticisme des retraites dans des abbayes. La mer pour nef, le ciel pour voûte. Contempler donc. En silence ou en musique ? Il est sage d'emporter les morceaux qui apaisent plutôt que ceux qui tonitruent.
Quoi d'autre ? Lire : la bibliothèque propose notamment Les Travailleurs de la mer, de Victor Hugo (Livre de poche), Un peu de soleil dans l'eau froide, de Françoise Sagan ("J'ai Lu"), et Larguez les amarres !, de William Fuller ("Série noire"). Mais chacun peut apporter l'ouvrage qu'il n'a jamais eu le temps d'ouvrir sérieusement.
Il est intéressant d'échanger avec l'équipage dans la mesure où cela ne perturbe pas ses tâches, qui sont prioritaires. "Pour profiter du voyage, explique le commandant Masson, il faut avoir un esprit ouvert, le regard d'un enfant, et apprécier l'instant présent. Il faut être généreux et vouloir comprendre les marins - qu'on ne connaît généralement pas. L'échange entre êtres humains reste l'essentiel."
On peut encore marcher - plutôt que courir - sur l'under deck passage, seul circuit à l'air libre qui fait le tour du navire, qu'on nommera avec le sourire le "pont promenade". Avec deux volées de marches, des caisses et des outils de part et d'autre, un 3 000 m représente environ sept tours de pont, sachant que le cargo fait 200 m de long sur 30 m de large. Il est sage de prévenir la passerelle de cette sortie.
Autres distractions : se baigner dans le petit bassin, baptisé piscine, se dépenser à la salle de sport, visionner des films. Rien d'époustouflant dans ce programme ? Et si le but était justement de souffler, de savourer l'ennui ? Traînailler plus pour bâiller plus. D'ailleurs, on ralentit peu à peu le rythme et on prend goût à effectuer méticuleusement les tâches quotidiennes : plier et ranger sa serviette dans l'étui à son nom, regrouper de l'index les miettes de pain sur la table, boire à petites gorgées...
Peut-on se passer de la connaissance des soubresauts de la planète, des piques politiques, des frasques people, des exploits des sportifs tricolores ? Survit-on à un portable inutilisable, à un quotidien privé d'information, sans presse, sans radio ni télévision ? La connexion Internet étant réservée aux réels besoins (la compagnie propose une adresse courriel à ses hôtes). Est-il aisé de rompre avec les siens et ses activités habituelles ? Assis sur sa chaise de pont au gaillard d'avant, seul face à l'océan, tournant le dos aux boîtes - chic, pas une en vue ! -, le passager répond "oui", enchanté de la sérénité (re)trouvée.
Au milieu des conteneurs, pas de chichi, nulle frime. Des levers et couchers de soleil à couper le souffle. Rien du confort et des animations des paquebots de croisière.
Sur le Fort-Sainte-Marie, on bosse ! Les passagers n'en auront qu'une lointaine perception. A bord, tout n'est qu'ordre, calme et silence. Avec un impératif catégorique : en déplacement, veiller où l'on met les pieds et ne pas considérer que les rampes des escaliers ne servent qu'à la décoration - ne pas faire regretter l'absence de médecin à bord.
Dans chacune des pièces, à commencer par les cabines, spacieuses, tout est rectangle, comme s'il fallait rappeler en permanence l'univers des boîtes. Le décor est austère. Le lit est douillet, mais l'esthétique minimaliste.
Le reporter, seul passager de cette transatlantique, déjeune à part, mais est l'hôte à dîner du commandant en uniforme. Sans qu'il y soit contraint, le port de la cravate lui paraît alors évident. Même marchande, la marine offre un visage formel, sans être guindé. "C'est le seul moment détendu et convivial, relève Dominique Masson, d'autant que la réputation des cargos français est qu'on y mange bien." Un chef cuisinier propose des plats de qualité sans esbroufe, servis par un maître d'hôtel prévenant, Niculae "Nicu" Ivan. Comme le veut la tradition dans la marine marchande, les repas du jeudi sont améliorés : un pain au chocolat en plus des tartines au petit déjeuner, et la journée en est embellie...
Dans l'alliance des flots, des vents et de la machine, un moteur de 33 760 chevaux, le Fort-Sainte-Marie devient un navire agité de petites secousses ou d'oscillations rapides qui se transmettent en vibrations dans le corps de ses occupants, ce que le dictionnaire appelle trépidation...
Patrice Louis